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Écrans contre Knacki Herta : la mort du temps long.

Par Vinvin.

Hier, mon fils (14 ans) a regardé « La liste de Shindler« . Il a dit que c’était pas mal mais que ça manquait d’action… Ma fille (12 ans) lit en ce moment « La gloire de mon père » ; j’ai constaté que le livre n’avait pas bougé depuis plus de trois jours. Etonnant pour elle qui dévore deux à trois livres par semaine depuis des années… Je lui ai donc demandé s’il y avait un souci avec ce livre. Elle m’a dit que « c’était mou, et même pas écrit si bien que ça… »

pecheurislandeIls sont nourris à un autre temps que le nôtre. Je le vois, je le sens. Et je ne sais pas si c’est grave. Moi qui suis de la génération Knacki Herta et des saucisses dans la rivière, j’ai l’impression d’avoir vécu la littérature du temps long. Le Grand Meaulnes, le Bal du Comte d’Orgel,  Premier de cordée, Vol de nuit, Pêcheurs d’Islande, puis Pagnol, Hugo, Chateaubriand, Baudelaire. Je ne dis pas que c’était mieux avant, mais j’ai l’impression d’avoir eu la possibilité d’accéder à des narrations lentes et poétiques. Le seul obstacle fut peut-être la télévision, mais il était assez simple de la rationner. J’ai l’impression qu’avec Internet et tous les écrans, l’influence de la génération jump-cut (montage saccadé), des clips, films et série américains sur-découpés, des musiques hyper rythmées (notons la renaissance du dubstep), les ados ne sont plus aptes, physiquement, à supporter le temps lent. Ce n’est pas qu’ils ne veulent pas, c’est qu’ils ne peuvent plus. Ce n’est pas un rejet, c’est une inadéquation avec le tempo. Elevés aux trois mille images secondes, leurs esprits sont calibrés différemment. Et encore une fois, je ne dis pas que c’était mieux avant, je n’en sais rien au fond, je m’interroge.

PONTIZERTESNous avons pourtant lu à nos enfants des histoires depuis qu’ils ont deux semaines ; notamment du Claude Ponti, génie méconnu, et qu’ils adorent encore (je vous les conseille TOUS si vous avez des enfants et cherchez des trucs à leur lire). On les a vraiment éduqués dans les récits. Mais aujourd’hui le Garçon aime surtout les films, les vidéos, la musique, et son truc c’est/ce sont les maths, la physique, les étoiles… La Fille, entre dix vidéos, quelques applis de jeux et des t’chats avec ses copines, lit de la SF et de la Fantasy en masse, imbattable en Divergente, Mortal Instruments et autres machins avec des elfes, des vampires, des mondes parallèles et de l’action. Avec elle, nous avons tenté d’incruster du Classique à intervalles réguliers, des Comtesse de Ségur, des Daudet, des Jules Verne… On a même fait un deal : lire un Classique tous les trois SF. Mais les Classiques rament comme des boeufs. Et nous aussi. J’ai beau penser et leur répéter qu’il y a dans les Classiques des trésors qu’ils ne soupçonnent pas, j’ai l’impression d’être mon grand-père me racontant la mobilisation de 39. Ils sont polis, ils me croient sur parole, mais ils retournent délicatement sur Instagram ou sur Youtube dans la minute qui suit et je reste comme un couillon avec mes Classiques et un sentiment de « compliqué »…

Je sais que j’ai sans doute provoqué les mêmes impressions à mes parents.
Et donc c’est à leur tour… Une génération chasse l’autre et s’en sort très bien.
Ou pas.
J’ai vu l’autre jour un film OVNI, « Idiocracy« . Un film dont la forme tutoie des sommets de nullité impressionnante, mais dont le fond continue de me faire réfléchir trois semaines plus tard. On y voit un monde, dans 500 ans, habité par nos descendants, tous complètement abrutis ; comme si la planète entière était une émission de télé-réalité du genre les Ch’tis à Ibiza. Une humanité devenue grasse, inculte et incapable même de cultiver une patate. Outrancier, certes, mais peut-être pas tant que ça. Ou alors ce film, et le post que vous êtes en train de lire, ne sont-ils simplement que l’expression désabusée d’un temps qui nous paraît perdu à jamais, celui de notre enfance et du barbecue de saucisses au bord de la rivière.

UPDATE : ma fille lisant ce post a souhaité préciser pourquoi elle préfère ses lectures : « Je préfère largement les livres de fantaisie ou de science-fiction parce qu’ils sont pour la plupart intemporels, qu’ils me donnent l’impression de m’envoler dans un autre univers. Les auteurs ont la complète liberté d’inventer un lieu, une époque ou même des créatures. Les classiques sont très bien mais ne me font pas rêver par rapport à mes livres. Ils sont figés dans le temps et ont forcement des héros humains .La gloire de mon père est surement très bien mais la vie d’un petit garçon qui va à la campagne n’est pour moi pas aussi intéressante qu’un monde de la nuit qui chasse des démons ou des créatures obscures. D’accord, les classiques pour la plupart sont mieux écrits que les livres de fantaisie que je lis mais ils sont moins vivants. »