Archives mensuelles : novembre 2015

Bataclan : 6, Climat : 0 ?

Ces 15 derniers jours j’ai été négatif avec un paquet de trucs.
Hier j’ai été négatif à propos de COP21. Je sais, ce n’est pas bon pour le karma.
Mais mes désillusions sont le fruit de semaines et de semaines d’érosion , le tout bien pulvérisé le 13 novembre, et enfoui ensuite sous un tas de décisions que tout mon corps rejette. Un peu gavé en somme. Alors se plaindre ne fait pas avancer le bousin. Mais ça détend et on se sent moins seul…

Je reviens cependant sur COP21.

logoCOP21Ce qui est dingue c’est que des milliers de gens travaillent sur cet événement depuis des mois. Des gens qui ne comptent pas leur temps pour nous alerter et nous protéger. Des associations, des institutions, des particuliers, des universitaires, des chercheurs, pour qui le climat est l’enjeu des enjeux. Ces gens composent avec le politique car ils ont compris qu’ils n’avaient pas le choix. Ils acceptent d’avaler des couleuvres pour progresser d’un mètre, puis reculent de deux avant de recommencer. J’imagine à quel point les attentats, au-delà de la douleur partagée, ont dû les décourager, les creuser davantage. 130 morts dans un concert de rock, ça provoque une émotion presque reptilienne, d’une puissance dévastatrice dans la hiérarchie de nos peines. Il suffit de trois photos du Petit Cambodge pour pulvériser tous les arguments pour la planète. Alors que « le réchauffement climatique », c’est comme une thèse à lire, des images à construire, une projection intellectuelle à dessiner. On ne ressent pas les effets du réchauffement dans son corps, on ne visualise pas les conséquences dans le futur, la projection est abstraite. Le climat ne peut pas lutter contre le Bataclan, il est désintégré…

depression1Pour tous ces lanceurs d’alerte, qui gardent leur cap malgré cette tempête terroriste, lire nos statuts et nos tweets sur COP21, réducteurs, faciles parfois, ce sont autant de coups sur leurs gueules, sur eux qui se battent chaque jour pour y croire malgré l’indifférence générale. Bien sûr, ce ne sont pas eux qu’on vise quand on critique, mais dans le peu de temps que l’on prend à argumenter, débattre, développer nos colères, ils prennent dans le lot et puissance dix, car à leur désarroi se joint l’impuissance et l’abandon du public.

Résultat : COP21, qui devrait être notre cause à tous, devient le support de nos ressentiments.
C’est aberrant.

Le problème du climat est au coeur, et peut-être même à la source (entre autres) du problème terroriste. Dans les zones déjà touchées, les morts sont quotidiennes, plus nombreuses (mais moins spectaculaires), et elles créent des exodes effrayants. On se sent impuissant alors que des solutions existent. Plein. On les connait. Mais les gars qui dirigent, et les gars qui financent et influencent les gars qui dirigent, se protègent dans des bunkers pour s’accorder entre eux sur des compromis qui ne rejoignent pas toujours l’intérêt public planétaire. Du coup on est énervé, alors c’est reparti, ça relance la machine à plaintes, moi le premier, on s’emporte, on s’agace, on voudrait tout péter et on écrit des tweets assassins pendant que ceux qui bossent vraiment sur le climat se désespèrent… Et ainsi de suite… Cercle infernal. Stérile.

STOP !

J’en ai assez. Marre de cette inefficacité systémique.

Logo_PlacetoB-2Mon ami et ancien associé Gildas Bonnel, qui est (entre autres) responsable du développement durable à l’AACC, m’a invité à causer le 8 décembre à « Place to smile », qui se tiendra dans le cadre des actions « Place To Be » , et j’ai accepté. Ensemble et avec d’autres nous allons réfléchir à comment parler du climat pour intéresser les gens, même si ça continue de péter autour de nous et que nous rejetons ceux qui tiennent les manettes .
Comment communiquer sur l’urgence d’un problème dont on ne perçoit rien quand dans le même temps on perçoit l’inhumanité et le sang en direct et en images ?
Par soutien, amitié, ras-le-bol de ma complainte et surtout parce que le sujet est critique, je fais le pacte avec moi-même de mettre mes critiques sur COP21 de côté pendant tout l’événement ; nous verrons ensuite ce qu’il ressort de tout cela.
Je vous laisse, je dois y aller. Je dois traverser Paris à pied ils ont bloqué le périph’ ces enc… Pardon.
C’est parti.

C’est donc comme ça que débutent les guerres ?

En étudiant l’histoire, à l’école puis à la fac, je me suis toujours demandé comment il était possible d’entrer en guerre. J’ai toujours été effondré par l’idée que des gens sympas, normaux avec des vies distraites et une bonne convivialité, pouvaient soudainement se placer dans la guerre, s’armer et bombarder, exterminer des civils, des gens sympas, normaux, avec des vies distraites eux aussi et une bonne convivialité la plupart du temps. J’ai été marqué par le conflit en Yougoslavie, m’interrogeant sur ces massacres entre soi, de tous ces gens qui vivaient si proches les uns des autres la minute d’avant, et se violaient, s’exterminaient la minute d’après, alors qu’ils avaient la modernité, la technologie, des championnats de foot et des pop corn au cinéma. Ça n’allait pas ensemble, ce confort, ces distractions familiales, et ces tueries.

MissBourgogneGlobalement je déteste la guerre, comme Miss France. Et je sais que vous aussi, vous détestez la guerre. Tout le monde déteste la guerre, c’est normal, ça pique et ça tue ; sans parler du fait que ce n’est pas très moral, et bien souvent inutile. « Quel gâchis ! » entend-on souvent si l’on tend l’oreille, ou encore « tout ça pour ça… » ou « quelle absurdité ! ».

Et pourtant, il a suffi d’un soir, d’un massacre d’innocents comme nous, d’un seul coup et avec des méthodes dignes des pires cauchemars, pour lancer la France dans la guerre.

EN DEUX JOURS.

J’ai compris donc pour la première fois comment les choses arrivaient dans l’Histoire. J’ai compris que le progrès, les Lumières, l’expérience du passé, l’humanisme revendiqué, l’esprit des anciens, na valaient pas tripette face au consensus sanguinaire. Le besoin de vengeance, animal, est bien plus fort que tous les raisonnements. Il est reptilien, immédiat, naturel. L’exigence de sécurité et le besoin de vengeance sont des instincts primaires, on ne peut pas lutter. Le temps court pulvérise le temps long. L’émotion désintègre la raison. Nous avons eu notre Pearl Harbour…

francois-hollande-arrive-a-versailles-pour-un-discours-face-au-congres-le-16-novembre-2015_5464406J’ai critiqué le congrès de Versailles pendant qu’il se tenait. J’ai détesté cette séquence. Tout mon corps, toute mon âme, savaient que nous allions plonger dans la guerre d’un seul tenant, avec des grands mots et des airs obscurs. C’est arrivé. Ils en ont appelé à l’union sacrée. Si tu critiques, tu es un traître. Si tu doutes, tu es un hippie. L’union sacrée, c’est l’expression massue, imposée par ceux qui pour la deuxième fois de leur mandat peuvent espérer une ébauche d’unité. Je ne dis pas qu’ils se réjouissent, ne soyons pas cynique, mais en tout cas ça tombe bien. Et soudain je me souviens de cette expression que disait mon grand-père pour s’amuser « ce qu’il nous faudrait c’est une bonne guerre ! ». Une « bonne » guerre, c’est un élan collectif, un ennemi commun, des usines qui tournent, une énergie nouvelle qui remet du baume au coeur… Mais embaume les corps. Parce que merde à la fin ! On parle quand même d’aller exercer la peine de mort à grande échelle. C’est ça la guerre. (Notons donc au passage que plein de gens que je connais sont contre la peine de mort, mais pour la guerre. C’est savoureux… Mais bon, je sais, c’est pas pareil, c’est reptilien…)

Un ami m’a dit « Tu ferais moins le philosophe si cela avait été ta femme, ou ta fille, au Bataclan ! ». C’est exact. Je pense que si cela avait été ma femme ou ma fille je serais déjà en guerre partout en train de combattre avec plus de Kalachnikov sur moi que dans tout le Moyen-Orient. Mais c’est pour protéger l’humanité de cela que nous avons créé un tas d’institutions, des lois, des protections collectives. Pour nous éviter ces pulsions de mort, cet instinct de vengeance. Nous protéger de nous-mêmes.

Ces-sept-deputes-qui-n-ont-pas-vote-l-etat-d-urgence_article_landscape_pm_v8Alors quand soudain je vois qu’en moins de deux jours tombent toutes les barrières, je m’effraie.
Quand je vois que seulement six députés ont voté contre la loi sur l’état d’urgence, je suis tétanisé. Je ne dis pas qu’il ne fallait pas la signer, mais s’interroger n’est pas un crime. Prendre du recul est possible. Mais là : non. L’esprit de meute est bien là, le sang au bout des crocs est unanime, et quiconque s’y opposera se prendra une fatwa républicaine. Depuis tout petit je me méfie des groupes et des consensus ; on me l’a souvent reproché, de rester dans mon coin. Je n’y peux rien, c’est plus fort que moi. Le consensus m’angoisse, surtout quand il est spontané, soudain et trempé dans l’émotion et le sang. (et cerise sur le gâteau, savoir que Balkany chante la Marseillaise dans un grand élan d’union nationale a tout pour m’émouvoir, c’est vrai. Pardon. Non mais c’est bien que des soldats français risquent leur vie pendant qu’il bronze dans son riad payé par le contribuable. Tout va bien. Mais je m’égare. Union sacrée, pardonnez-moi.)

Alors voilà, nous sommes en guerre. C’est ainsi. Là-bas, à coté des barbares dans les camps poussiéreux, des enfants, des femmes et d’autres innocents s’en prennent plein la gueule (les bombes choisissent mal leurs cibles), nourrissant souffrances et esprit de vengeance pour des décennies. Echec général de l’humain, de la raison et de l’Histoire. Le massacre continue, à la violence on rajoute la violence. C’est acté, c’est signé, c’est populaire. Et cette guerre là-bas, loin, dans le désert, porte le même nom que cette guerre ici, là, dans les cités, mais aussi dans nos libertés. Un seul mot pour tout compter, tout justifier. Du Rafale qui bombarde en Syrie, à la Loi de Renseignement qui surveille ici, il en reste un petit peu je vous le mets quand même ? Tu prends tout, tu fermes ta gueule et tu serres les fesses, c’est l’union sacrée mec…

« Ok donc t’es contre l’état d’urgence et la fermeté ? » (on me l’a dit)

Pas du tout. Je rappelle au passage que j’ai fait mon service dans l’Infanterie de Marine, que j’ai adoré cette période de ma vie, que j’y ai brassé la France, et que je pense que la suppression du service militaire a été la plus belle connerie de ces dernières décennies. J’ai d’autre part toujours été sensible à la notion de défense et de self-défense, que je pratique d’ailleurs toujours aujourd’hui. Je crois aussi qu’il fallait effectivement mener cette gigantesque campagne d’arrestations et de perquisitions qui se continue aujourd’hui (il y a huit mois ça aurait été bien mais bon, un truc m’échappe.)… Mais je ne crois pas qu’il fallait foncer tête baissée dans la guerre là-bas, en le clamant, tel un croisé, l’oeil ému et le bras tremblant. Cette croisade en Syrie est un autre dossier, un merdier capitalistico-pétroléo-stratégico-mafieux de grande envergure, qui n’a pas grand chose à voir avec notre unité nationale. Le combat ici, oui, plus fort, plus intelligent, concentré, financé, argumenté, accompagné, expliqué. La guerre là-bas ? Au minimum un débat. Une concertation du peuple. Un temps de recul avant de se la jouer Bush. N’a-t-on donc rien retenu des vingt dernières années ?

Et puis j’aurais rêvé que cette campagne ici se fasse au service d’un message plus puissant que simplement « la guerre ». J’aurais rêvé que cette contre-offensive soit le bras armé et imparable de « l’amour ». C’est possible. On aurait pu agir de la même façon sans employer les mots qui fâchent tout de suite. On aurait pu envoyer les mêmes troupes dans les cités sans exacerber cette pulsion de vocabulaire sanguinaire. On aurait pu renouveler notre amour, notre tolérance et notre dignité, comme l’avait fait le ministre Norvégien en son temps. On aurait pu évoquer l’idée de remettre en cause nos accords commerciaux avec des pays chelous (l’Allemagne vient de le faire, avant nous bien sûr), clairement, sans ambiguité. On aurait pu s’exprimer main dans la main avec des musulmans de France, comme cette vielle dame l’a dit, donnant l’espace d’un instant un sourire à tout le monde. On aurait du remettre l’éducation, l’intégration, le partage, les investissements pour l’avenir, en priorité, pour ensuite, dans un deuxième temps, parler de forces de police, d’engagement militaire, etc. Dans cet ordre, le discours aurait tout changé. On serait passé d’un pays qui pense d’abord et agit ensuite, à un pays qui dégaine et finit par regretter, façon Bush.

Nous avons perdu notre sang-froid et avons foncé dans l’Histoire des guerres avec si peu de recul que j’en suis terrifié. Je vous invite à ne pas m’insulter si vous n’êtes pas d’accord : c’est là tout l’enjeu de ce texte.

Vous êtes qui et vous êtes où, vous qui votez FN ?

Ça commence à me courir le haricot cette histoire.
À chaque fois qu’il arrive un truc dans l’actualité on lit immédiatement « c’est bon pour le FN ! ».
Une baston à Calais, « c’est bon pour le FN ».
Un politique de plus corrompu, « c’est bon pour le FN ».
Le chômage qui augmente, « c’est bon pour le FN ».
Tout est bon pour cette masse informe qui se nourrit de la violence du monde, qui engloutit les barrières de la générosité et de la pensée, qui dégueule de solutions, finales ou pas mais simples à comprendre, avec peu de mots et des intonations qui font peur.
Le monde va dans le mur, c’est bon pour le FN.
Le FN ce n’est pas une abstraction bordel ! Il y a bien des gens derrière ces chiffres !?
C’est quoi ce monstre anonyme qui avance à pas de loups vers les 30%, 40% et pourquoi pas 60% non plus ? Êtes-vous des français comme moi ? Vous êtes qui putain, qu’on discute ?
Pour ma part, je ne connais personne qui vote FN.
Enfin, j’ai quelques doutes ici et là, de proches en proches, mais je n’ai pas remué la vase. Alors c’est qui ?
Des français idiots ? Sans culture ni repère ? Prêts à plonger dans le premier piège grossier du premier arriviste bas du front qui passe ?
Et hop, la LePen balance « les bactéries de l’immigration » et hop, mille blaireaux de plus pour dire « qu’elle a raison, c’est vrai ça faut se protéger, au moins elle parle comme nous et elle dit des choses vraies »… Je ne peux pas croire qu’il n’y ait que des abrutis décérébrés dans ce 30% annoncé ? Ou alors ça veut dire qu’un tiers de la population est complètement abruti ?
Famille LE PENIl paraît que dans le tas il y a des jeunes… Je ne pige pas.
Sérieux, c’est au-dessus de mes forces. Comment peut-on être jeune, en France 2015, et voter FN. Ou alors si : ils n’ont pas eu le père et ils découvrent le FN par la fille, et peut-être même par la nièce. Une espèce de vote aveugle qui fait abstraction du passé, des fondations, du « détail », du « durafour-crématoire », des « sidaïques », de l’héritage Lambert, de ce passé nauséabond, d’insultes, de coups et blessures, d’anti-sémitisme et d’incitation à la haine raciale souvent jugés et condamnés, de cette philosophie négatio-nagative qui exclut, rejette, ferme, humilie et renvoie.
(Parfois je regrette que Marine Le Pen ne soit pas la fille de Bayrou.)
(Une Marine Bayrou aurait tout déchiré !)
Mystère. Perplexitude.
Vous êtes où les FN ? Vous me lisez en ce moment ? Soyez sympas dites-le, faites votre coming out puisque le FN est un « parti comme les autres ». Pas de raison de me laisser m’humilier tout seul à avouer que j’ai tracté pour Raymond Barre en 1988…
Allez les gars, faites péter le dialogue qu’on comprenne, qu’on échange. Il ne peut pas y avoir vous d’un côté et nous de l’autre, ça ne mène nulle part. Vous êtes masqués, vous êtes partout mais nulle part, comme une armée silencieuse exprimant son errance derrière un rideau mais n’osant pas l’avouer parce que quelque chose en vous sait que c’est mal.
Allez, je vous promets que je ne dirai rien. Ou presque.